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Vieux 17/11/2005, 22h59
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les "gens" construisent, et "nous" detruisons

Les bulldozers du Roi


Jugeant un chantier immobilier trop près de sa résidence à Agadir, le roi Mohammed VI a ordonné, vendredi en début d'après-midi, à la triplette Majidi, El Himma et Sahel de procéder à sa destruction.

L'Etat et ses institutions constitutionnelles ont, une fois encore, été décrédibilisés le week-end dernier, dans une banale histoire d'autorisations à Agadir. Un chantier immobilier étalé sur 4 hectares a été totalement rasé, des lampistes ont été désignés et sanctionnés illico. Cinq jours après, aucune déclaration officielle n'a été donnée pour expliquer les faits et les décisions. Ni le Secrétariat particulier du roi, ni le ministère de l'Intérieur n'ont jugé nécessaire de publier un communiqué de presse à propos d'une affaire dans laquelle ils sont directement impliqués et qu'ils ont menée de bout en bout.
Tout a commencé vendredi 28 octobre 2005 dans la capitale du Souss. Fouad Ali El Himma, Mohamed Mounir Majidi et Mustapha Sahel supervisent un spectacle consternant. Le ministre-délégué à l'Intérieur, le directeur du Secrétariat particulier du roi et le ministre de l'Intérieur assistent aux travaux de destruction d'un grand chantier immobilier situé sur la route d'Inezgane. Un déploiement impressionnant des forces de l'ordre (policiers, gendarmes, militaires et forces auxiliaires) est installé pour quadriller toute la zone où se situe le chantier et empêcher journalistes et curieux, venus nombreux, de s'en approcher. L'information fait rapidement le tour d'Agadir. Les spéculations vont bon train mais une seule version circule : « Le roi a démoli un projet immobilier près de son palais ». De quoi s'agit-il au juste ?

Un bouc émissaire

Jugeant un chantier immobilier trop près de sa résidence à Agadir, le roi Mohammed VI a ordonné, vendredi en début d'après-midi, à la triplette Majidi, El Himma et Sahel de faire le nécessaire. Les trois commis s'exécutent. La machine est déclenchée à coups de téléphone. La sûreté, l'armée et la gendarmerie sont alertées. Le wali, les élus locaux et tous les responsables civile de la ville sont hors-circuit. Les trois hauts responsables mènent cette mission urgente dans la plus grande discrétion. En fin d'après-midi, sous le regard grave de ce trio, des bulldozers envahissent le chantier en question afin de le ratisser de fond en comble. Et ce n'est pas tout ! Puisqu'il faut désigner et punir également les responsables coupables d'avoir autorisé la construction de ce projet. Fouad Ali El Himma et Mustapha Sahel tiendront, dans la nuit de vendredi à samedi au siège de la wilaya d'Agadir, une réunion avec Taoufik Hjira, ministre-délégué chargé de l'Habitat et de l'Urbanisme. A son terme, une décision est prise : le limogeage de Saifeddine Fassi Fihri, le directeur de l'Agence urbaine d'Agadir, dont l'aval à ce projet est, paraît-il, avéré. C'est Hjira, lui-même, qui va l'appeler, vers 2h du matin sur son téléphone portable, pour lui apprendre la mauvaise nouvelle. Majidi fera de même et licenciera deux membres de son staff qui ont donné un avis favorable à ce même projet. Tout a été fait dans l'oralité la plus absolue. Les consignes de la haute autorité de l'Etat ont littéralement désactivé tout le processus judiciaire et toutes les démarches administratives de mise dans ce genre de décision. Mais quelles sont alors ces raisons gravissimes qui ont engendré un traitement d'urgence (et surtout illégal) pour la gestion d'une affaire si normale qui mérite un traitement aussi conséquent ? Et quelles sont les irrégularités commises par ce projet, victime lui aussi de la colère royale ? Et qu'en est-il de la réaction de ses promoteurs ? D'abord, au commencent de ce qui est devenu une affaire, était le projet immobilier Niâma.

Embarras des entrepreneurs

Ce complexe de haut standing, étalé sur une superficie de 4 hectares, se trouve à Sonaba, à 500 mètres du palais royal. Il devait être aménagé en 70 villas et maisons R+1. Son investissement global est estimé à 80 millions de Dhs. Le premier coup de pioche a été donné il y a deux mois. Le chantier, qui employait une centaine d'ouvriers, a absorbé près de 6 millions de Dhs.
Quant aux promoteurs du complexe immobilier Niâma, ils ne sont pas des inconnus à Agadir. Il s'agit de deux héritiers de Abbas Kabbaj, un ex-notable de la ville et nationaliste connu pour son militantisme anticolonialiste. L'aîné, Tariq Kabbaj, n'est autre que le président usfpéiste du Conseil de la ville, alors que Khalid, le cadet, est un homme d'affaires très réputé dans la région. Les deux frères Kabbaj donnent, curieusement, deux versions différentes de ce qui est arrivé à leur projet immobilier. « La décision de démolir le chantier a été prise d'un commun accord avec Mohamed Mounir Majidi. Nous avons tenu une réunion avec lui au cours de laquelle il nous a expliqué les tenants et les aboutissants de cette décision », soutiendra K. Kabbaj. Son frère, quant à lui, démentira ces propos. « Personne ne m'a contacté ni m'a informé pour me signifier quoi que ce soit à ce sujet. Ni en tant que promoteur ni à titre de président du Conseil de la ville. Ce projet traîne depuis des années et nous avons obtenu toutes les autorisations indispensables auprès de tous les opérateurs concernés », affirme-t-il ,amer. Les contradictions des déclarations des frères Kabbaj trahissent leur embarras à gérer cette situation dans laquelle ils ont été entraînés malgré eux.
C'est ainsi que K. Kabbaj essaie de jouer au « gentil » en espérant vraisemblablement sortir de ce pétrin à moindres frais, voire avec une plus-value. « Contrairement à ce que rapportent certains, je trouve que ce qui nous est arrivés est tout à fait normal. En tout cas, nous sommes en négociations avec qui de droit pour trouver une solution ». K. Kabbaj ne dira pas plus. Son frère non plus. Mais on prêtera au président du Conseil de la ville d'Agadir, par ailleurs actionnaire dans la société éditrice d'Al Ahdath Al Maghribia, d'avoir été derrière la publication d'un article sur le sujet.
En effet, le quotidien dirigé par Mohamed El Brini a publié, sur la Une de son édition de lundi 31 octobre, un article non signé « jugé » très virulent et défavorable à F. Ali El Himma, M. Majidi et M. Sahel.

Black out à la wilaya

A l'agence urbaine d'Agadir, le dossier Niâma fait l'unanimité. Trois des responsables de cet établissement assurent que ce projet est dans la légalité totale . « A notre niveau, nous avons effectué toutes les procédures nécessaires par rapport à ce genre de projet immobilier. Et par conséquent, nous avons délivré toutes les autorisations requises. Je ne pense pas que nous ayons commis la moindre erreur. Sincèrement, je suis curieux de connaître les raisons invoquées pour le détruire », nous confie un cadre à l'Agence, sous couvert d'anonymat. La thèse de sa proximité avec le palais royal est vite remise en cause. « Avant d'entamer les travaux de construction, les Kabbaj ont eu une autorisation dûment cachetée et signée par le directeur du secrétariat particulier du roi. Et puis la hauteur de leur projet ne pose aucun problème par rapport aux normes de sécurité », nous confie le même responsable.
Quant au licenciement du directeur de l'Agence, il demeure mystérieux. A l'Agence, on se demande ce qu'on peut reprocher à Saifeddine Fassi Fihri qui, précise-t-on, a géré le projet du complexe immobilier Niâma en toute régularité et transparence. L'homme jouit d'une bonne réputation auprès de ses ex-collaborateurs. Il est également connu pour ses liens avec le patron du parti de l'Istiqlal. En fait, Saifeddine Fassi Fihri est le beau frère de Abbas El Fassi. Il a été justement désigné à la tête de l'Agence urbaine d'Agadir, en octobre 2004, par le ministre istiqlalien chargé de l'Habitat, Taoufik Hjira, qui sera contraint, ironie de l'histoire, à le démettre de ses fonctions, un an après. A la Wilaya, c'est le black out. Par prudence ou par peur, on préfère ne pas faire de commentaires. D'ailleurs, une source assure qu'en « très haut lieu », on en veut beaucoup au wali, Rachid Filali, un autre membre du parti de l'Istiqlal. Ce dernier n'a pas été d'ailleurs associé aux différentes prises de décisions relatives à cette affaire. Une grande gifle pour Abbas El Fassi qui voit, d'un seul coup, son beau-frère limogé, un de ses ministres obligé d'endosser une décision et un de ses quadras humilié. Le parti d'Allal El Fassi digérera-t-il cette fois-ci facilement la pilule ? Et qu'en est-il de l'USFP ? Mohamed El Yazghi volera t-il au secours de son élu du Souss ? Ou bien Tariq Kabbaj devra-t-il se défendre tout seul ?

Taieb Chad (Le Journal Hebdo)
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